Reportage Grand Lahou/Bacanda, un grenier sinistré

Publié le par patricknguessan

La sous-préfecture de Bacanda est située à 37 kilomètres de Tiassalé et à plus de 70 km de Grand-Lahou.  L’accès à la sous-préfecture qui est considérée comme la vache à lait de toute la région, représente un véritable parcours du combattant du fait des routes en piteux état. Reportage au cœur d’une localité sinistrée.

Bacanda, localité cosmopolite de 18000 âmes à majorité Agni-Abidji ou Baoulé M’Brètè qui cohabitent avec des Malinkés et ressortissants de la Cedeao est une jeune sous-préfecture du département de Grand-Lahou. Le vendredi 30 septembre 2011, lorsque notre équipe de reportage arrive dans cette localité située à 37 kilomètres de Tiassalé, elle ne peut que constater le paradoxe troublant qui caractérise cette commune. Chaque saison, plusieurs tonnes de produits vivriers et de rente sortent de cette sous-préfecture en direction d’Abidjan et environs. Or, il faut  plus de deux heures de temps pour parcourir la piste parsemée d’embûches qui se devine à peine, recouverte qu’elle est par la broussaille. En saison de pluies, il  est risqué de se rendre à Bacanda. En 2004, l’ex-ambassadeur des Etats-Unis, Aubrey Hooks, en a fait l’amère expérience, lui qui a passé deux nuits dans le village parce que la route était coupée à cause des eaux de pluie. A quelques encablures de cette cité "perdue", en dépit de la robustesse du véhicule de type 4X4 qui nous transporte, nous sommes contraints de descendre et finir le trajet à pieds. A l’orée du village d’Agikro, les populations semblent nous attendre, à l’image de ce jeune homme qui s’improvise guide de l’équipe, impatient qu’il est de crier tout haut la frustration que les populations murmurent tout bas. Aux dires de beaucoup, le gouvernement les aurait oubliées après les avoir gavé de promesses. Notre guide nous indique que malgré les impressionnantes ressources vivrières et industrielles de la région, les infrastructures routières soient encore dans cet état de délabrement avancé. Même son de cloche à Adjé konankro, Bodouakro et Siékro. « Notre problème majeur est le manque d’infrastructures routières. Nous voulons que nos routes soient réhabilitées »,  clame  le chef du village de Bodouakro, Ignace Bodoua que nous retrouvons un peu plus tard sous un hagard, à deviser en compagnie de ses notables. La route qui relie Grand-Lahou est impraticable depuis des mois. Le pont construit sur la rivière Gbédjè est inexistant. Trois billes  de bois sont déposées sur le marigot et servent de passage aux piétons. Diby Koffi, chef du village de Gohikro et Dja Adjéné de Agnikro ont abondé dans le même sens. Nous laissons M. Bodoua  à son conseil improvisé pour nous rendre à Godesso, à quelques kilomètres de Bacanda. Sur place, nous cherchons à rencontrer le chef de village, Traoré Seydou. Ce dernier ne cache pas son ressentiment à l’endroit des autorités. Il dit ne pas comprendre que des villes des environs de la capitale économiques puissent manquer de produits agricoles alors que ceux-ci finissent souvent par pourrir dans la localité de Bacanda, faute de pistes praticables pouvant faciliter l’écoulement rapide des vers les marchés. A Adjékonankro situé à 10 km de Bacanda, les populations ont évoqué d’autres difficultés dont les problèmes de lotissement. Par ailleurs, la chefferie est confrontée à un litige foncier au village de Broubrou, dans le département de Tiassalé. Les ressortissants ont indiqué que le site  sur lequel est bâti Adjékonankro leur appartient. Mais, jusque là, ni le Conseil général de Grand Lahou ni le sous-préfet de Bacanda n’ont pu trouver de solution. L’atmosphère est d’ailleurs tendue car, lors de notre passage dans le village de  Adjékonankro, les habitants étaient sur le pied de guerre. Des coups de feu auraient même été échangés entre les ressortissants des deux villages avant notre arrivée. « le sous-préfet devait nous convier à une réunion pour régler ce problème. Mais rien n’a été fait », a déploré Emmanuel Tompson, cadre de la région.

L’eau, une denrée rare

Retour à Bacanda, dans l’après-midi, pour nous retrouver autour d’un solide repas que nous partageons avec les membres de l’équipe de reportage et quelques ressortissants du village. C’est l’occasion de nous rendre compte qu’un autre problème, et non des moindres, menace constamment la localité : le manque criard d’eau potable. Les quelques rares pompes villageoises installées sont toutes en panne. A Bacanda, l’eau potable est carrément inexistante. L’eau qu’on nous sert repousserait même les nombreux cabris qui errent dans les rues du village. Elle provient soit du puits soit de la rivière qui coule en contrebas.

Plus de 20 personnes souffrent d’ulcère de buruli

Les conséquences de cette pénurie et de cette source d’approvisionnement douteuse ne se fait pas attendre. Témoin les nombreux cas d’ulcère de Buruli, qui se déclarent chaque mois. Cette maladie invalidante est provoquée par l'infection à Mycobacterium ulcerans, une mycobactérie transmise notamment par les punaises d’eau qui détruit la peau, les muscles et peut même toucher les os. La cause,  le fleuve Bandama.  C’est donc un vrai problème de santé publique dans les villages. Selon, l’infirmier, N’Goran N’Guetta Bernard Dadier du centre de santé de Bacanda, plus de 30 cas de malades d’ulcère de buruli qui sont enregistré. Le manque de centre de santé est aussi une conséquence de la prolifération de cette endémie. Dans  cette sous-préfecture, c’est seulement à Bacanda qu’il ya un centre de soins, pour 18.000 âmes environ lors du recensement général de la population de 1998. Les populations doivent parcourir plus de 10 kilomètres pour se faire soigner. Le chef de village que nous rencontrons à nouveau, après le repas, ne cache pas sa peine de voir les habitants souffrir ainsi : «  Nous souffrons. Nous n’avons pas de centre santé. Notre souhait, c’est d’avoir une maternité pour permettre à nos femmes d’accoucher en toute quiétude », plaide-t-il.

L’éducation nationale dans la sous-préfecture est en danger

Sur ce, nous essayons de rencontrer des responsables de l’éducation nationale, en vain. Et pour cause, le seul enseignant qui assure ce service est absent. Aux dires d’un parent d’élèves qui a souhaité garder l’anonymat, il est découragé par le manque d’infrastructures. Un terrain de cinq hectares a été octroyé gratuitement par la population au Conseil général avec à sa tête le prof. Yao Alfred de Grand Lahou pour la construction d’un collège à Bacanda. Mais, le propriétaire terrien que nous avons rencontré menace de le reprendre car depuis l’octroi  de cet espace, rien n’est fait pour  le mettre en valeur. Dans le village de Godésso, fondé par Traoré Seydou, un ressortissant Burkinabé,  les trois classes et le bureau du directeur de  l’école primaire  ont été construits en 1983. Depuis lors, les habitants attendent trois autres classes en briques. A défaut, ce sont trois classes construites en terre rouge avec une toiture en paille  qui servent de salle. A Siékro, il y a seulement un enseignant pour six classes. Il est en même temps le directeur  de l’école primaire. Ce sont les villageois qui se cotisent pour payer cinq autres  enseignants bénévoles.

 

 

L’électricité est rationnée.

18 heures. Le soleil se couche sur Bacanda. Le chef du village, après avoir désigné nos hôtes, nous invite à partager le repas avec lui autour d’une lampe-tempête. L’occasion est alors toute trouvée pour lui demander la raison pour laquelle ce gros bourg manque d’électricité. Selon lui, un groupe électrogène a été installé par la compagnie ivoirienne de l‘électricité (Cie). Cependant, il n’est pas souvent alimenté en carburant, justement à cause de l’état de la route qui rend difficile le convoyage du précieux combustible. Dans les villages environnants, ce sont des lampes-tempêtes et des torches qui éclairent les nuits des habitants. A ce niveau, le coordonnateur du Rhdp du département de Grand-Lahou et fils de la région, Jean Djaha, a déjà entrepris des travaux. Des poteaux électriques ont été installés. Mais l’alimentation en énergie électrique n’est pas encore effective. On peut donc comprendre que la situation soit électrique à Bacanda. En effet, le sous-préfet et les habitants de la ville ne sont plus en odeur de sainteté. A l’origine de cette brouille, la gestion de l’autorité. « Depuis son arrivée, il ya de cela deux années, il n’a pas installé de conseil de sous-préfecture. Il gère de façon  solitaire. Nous apprenons aussi qu’il a acheté dix hectares de terres pour créer une plantation d’hévéas. Il bafoue nos traditions. Nous l’avons rencontré plusieurs fois pour échanger avec lui. Mais, il refuse d’entendre raison. Nous lui demandons de partir. Nous demandons à l’Etat de nous envoyer un autre sous-préfet», s’est insurgé le  propriétaire terrien de Bacanda, Benjamin Kassi. Nous quittons cette localité et ses sympathiques habitants en espérant pour eux que ces profonds dysfonctionnements soient réglés.

Propos de…

Emmanuel Tompson (cadre et coordonateur Rhdp de Bacanda)

« La population n’a pas le minimum pour se prendre en charge »

« C’est déplorable pour un village de plus de 18.000 habitants. Quand on emprunte la route Bacanda-Tiassalé de 37 kilomètres, on arrive à Tiassalé bien après celui qui a quitté Tiassalé pour Abidjan, trajet pourtant plus long de 130 kilomètres. On peut mettre 3 à 4 heures de route pour parcourir 37 kilomètres. Ce n’est pas normal. Nous sommes à 127kms d’Abidjan et on n’a pas de route. Le centre de santé n’est pas fourni. Le sous-préfet au lieu d’aider la population à s’organiser a préféré s’organiser lui-même. Il a préféré acheter des terrains pour créer des plantations. Je condamne cela aussi. C’est triste, c’est malheureux ».

Propos recueillis par Patrick N’Guessan

patnguessan@yahoo.fr

Publié dans SOCIETE

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