Rinaldo Depagne (Analyste en chef pour la Côte d’Ivoire à International Crisis Group(Icg) « Il n’y a aucune preuve que des miliciens pro-Gbagbo attaquent la Côte d’Ivoire »

Publié le par patricknguessan

L’attaque du village de Sao (sud-ouest de la Côte d’Ivoire) qui a tué 18 personnes, dont sept Casques bleus nigériens, vendredi 8 juin, a provoqué une réunion du ministre délégué à la Défense, Paul Koffi Koffi, avec les responsables militaires des FRCI, mais aussi avec des représentants de l’Onuci et du contingent français Licorne. La situation sécuritaire souligne les lacunes de l'État en matière de sécurité et de coopération avec ses partenaires, affirme Rinaldo Depagne, analyste en chef pour la Côte d'Ivoire à International Crisis Group (ICG). Entretien.

 

Jeune Afrique : Faut-il voir dans les attaques au Sud-Ouest une nouvelle action de miliciens « venus du Liberia », comme l'a déclaré Paul Koffi Koffi, ministre délégué à la Défense en Côte d’Ivoire ? Voire un complot de déstabilisation, comme l'avance Hamed Bakayoko, le ministre de l'Intérieur ? 

Rinaldo Depagne : il faut surtout se garder de toute conclusion hâtive. On a aucune preuve, pour l’instant, que les responsables de l’embuscade du 8 juin – dont il faut reconnaître la violence et l’ampleur – sont les miliciens pro-Gbagbo accusés de crimes de guerre qui ont fui après la crise post-électorale. Tout comme on ne peut être certain que ces miliciens sont les auteurs des attaques qui ont lieu depuis l'été dernier dans la région.

Un rapport de Human Rights Watch rendu public le 6 juin avance, fort d’une enquête de terrain, que ce sont bien des mercenaires libériens et des miliciens ivoiriens qui opèrent ces incursions meurtrières depuis les camps de réfugiés libériens proches de la frontière…

Le rapport de HRW souligne justement le laisser-aller des autorités libériennes et ivoiriennes le long de la frontière.

Cela ne suffit pas ! Par contre, le rapport de HRW souligne justement le laisser-aller des autorités libériennes et ivoiriennes le long de la frontière. La Côte d’Ivoire partage 716 km de frontière avec le Liberia. Difficile de tout contrôler, mais il y a clairement une carence sur la sécurité des deux côtés de la frontière, qui est très perméable.

Mais qui a intérêt à déstabiliser la région ?

Ce genre d’opérations est souvent le résultat d’un mélange des genres. Les intérêts, au sein de ces groupes armés très bigarrés, peuvent être, eux aussi, très divers : militantisme politique, revanche ou enrichissement personnels… Banditisme ou guérilla politique, coupeurs de route ou militants anti-Ouattara ? Seule une enquête rigoureuse peut y répondre.

Pourquoi les attaques se concentrent-elles dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire ?

Banditisme ou guérilla politique, coupeurs de route ou militants anti-Ouattara ? Seule une enquête rigoureuse peut y répondre.

La région du parc national de Taï est très difficile d’accès. Le terrain est marécageux, les forêts sont denses. Pendant les pluies, l’accès aux villages isolés peut prendre des jours, car les routes – quand il y en a – sont impraticables. La connaissance du terrain prime dans ces coins difficiles et donc propices aux opérations de petits groupes armés. L’ONU est pourtant déjà très présente le long de la frontière ivoiro-libérienne, avec 9 des 15 camps militaires qu’elle compte en Côte d’Ivoire…

N’est-ce pas à la police et à la gendarmerie ivoirienne d’assurer la sécurité dans ces zones reculées ?

Bien sûr. Mais la Côte d’Ivoire remet peu à peu de l’ordre dans un appareil sécuritaire complètement désorganisé depuis la crise postélectorale. La présence et l’organisation policières sont meilleures à Abidjan aujourd’hui qu’il y a quelques mois. Il faut maintenant que cet ordre digne d’un État de droit s’établisse dans les régions les plus reculées du pays, comme à Taï. Ce n’est pas le cas actuellement.  

C’est ce que l’on peut espérer pour les semaines à venir ?

Les prises de décisions et l’action du gouvernement nous le diront. Il faut en tout cas renforcer la coopération entre le Liberia et la Côte d’Ivoire, quasi-inexistante aujourd’hui. Cette région, riche en ressources cacaoyères, donne beaucoup et reçoit peu. Elle est un lieu de passage perméable pour les groupes armés dont une partie, c’est vrai, rêve de renverser Alassane Ouattara. Elle est surtout une grande oubliée du retour de l’État de droit en Côte d’Ivoire, retour sûrement très attendu par les habitants de Sao et d'ailleurs.


Source : Jeuneafrique.com


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